Numéros parus

 

Centre Saint Paul

 

Centre St Paul

 MetaBlog

TradiNews

Le Judaïsme est-il un moyen de salut ?
Contribution américaine au débat.
Daniel Hamiche

Objections - n°3 - février 2006

Sur la délicate question du statut du Judaïsme contemporain au regard du salut, Rome continue d’émettre des signaux contradictoires. L’Ancienne Alliance est-elle un moyen de salut pour ceux qui y demeurent attachés ? L’Église de Jésus-Christ est-elle nécessaire au salut, y compris à celui des Juifs ? Deux positions apparemment contradictoires mais soutenues par des catholiques. Un débat qui oppose, aux États-Unis, les tenants de l’une et de l’autre.

Depuis plus de deux décennies, et deux fois par an, une “consultation” réunit des représentants du Comité épiscopal pour l’œcuménisme et les affaires interreligieuses (BCEIA) de la Conférence des évêques catholiques des États-Unis (USCCB) et des représentants du Conseil national des synagogues des États-Unis (National Council of Synagogues/NCS), ce dernier étant composé de délégués des branches “conservatrices” et “réformées” du Judaïsme américain [1] (les branches “orthodoxes” se refusant à un tel dialogue).

Le 2 novembre dernier se tenait la réunion dite “d’automne”, à Baltimore. Dans le communiqué de l’USCCB, du 20 décembre, rédigé près de 50 jours après l’événement et présentant un bref compte-rendu de cette “consultation”, on célébra unanimement le cinquantième anniversaire de la déclaration Nostra Ætate qui, contrairement aux autres textes du Saint-Siège, ne fait référence à aucun concile antérieur, à aucun Père de l’Église et à aucun Pape.Une belle unanimité subitement brisée: «En réponse aux préoccupations de la partie juive à propos de l’article récent d’un éminent théologien semblant revenir en arrière par rapport à l’engagement de l’Église relatif à la nature permanente de l’alliance de Dieu avec les Juifs, le cardinal [William] Keeler [archevêque de Baltimore et président du BCEIA] a répondu que nous nous trouvions dans une nouvelle époque, que le pape Benoît XVI a confirmé les enseignements de Jean-Paul II et la position de l’Église en cette matière».

La rédaction de ce communiqué relève du subliminal et son sens demeure voilé pour les lecteurs qui ne disposeraient pas du “code”. Qui est donc cet «éminent théologien»? Et en quoi ses propos contrediraient la «position de l’Église », en général, et les «enseignements» de deux papes, en particulier, sur la question de «la permanence de l’alliance de Dieu avec les Juifs»?

Le cardinal Dulles contre le consensus

Pour ce qui est de la première question, la réponse est simple: il s’agit du jésuite américain Avery Dulles – fils de John Foster Dulles, qui fut le Secrétaire d’État du président Eisenhower –, né en 1918, ordonné prêtre en 1956 et créé cardinal par Jean-Paul II en 2001. L’article de «l’éminent théologien» auquel il est fait allusion venait, en effet, de paraître dans le n° 157 (novembre 2005) du magazine First Things, sous le titre «The Covenant With Israël» [L’Alliance avec Israël], une volumineuse étude de plus de 33 000 signes…

Quant à la seconde, en quoi les propos, plutôt traditionnels de Avery Dulles contredisent la doctrine officielle, cela mérite quelques développements.

L’article précité du cardinal Dulles n’est pas un hapax, mais il s’inscrit dans un débat – qui a parfois pris un tour de polémique – commencé depuis des années au sein du catholicisme américain.

« Pourquoi convertir ceux qui sont déjà sauvés ? »

En juillet 2001 déjà, l'hebdomadaire catholique anglais The Tablet publiait un article d’Eugene Fisher, intitulé «Why convert the saved?» (À quoi sert de convertir ceux qui sont sauvés?). Eugene Fisher, sans doute peu connu de nos lecteurs (sauf ceux qui auraient lu ma Passion de Mel Gibson de A à Z), ne l’est pas des spécialistes engagés dans le dialogue judéo-chrétien. C’est un universitaire septuagénaire, spécialiste des relations judéo-chrétiennes, auteur d'une vingtaine d'ouvrages et de centaines d'articles sur ce thème. Ami et protégé du cardinal Walter Kasper, président de la Commission pontificale pour les relations avec le Judaïsme, ce dernier l'a fait confirmer par Jean-Paul II, en 2003, pour un cinquième mandat quinquennal, en qualité de Consulteur auprès de cette Commission.

Dans son article précité, et s'appuyant sur les thèses exprimées dès 1977 par Tommaso Federici, alors professeur à l'Université pontificale Urbanienne, Fisher affirme que l'Église «interdit tout prosélytisme en direction des Juifs» – s'agissant de «prosélytisme», mot désormais négativement connoté, la chose se pourrait admettre. En revanche, qu'elle s'interdise toute «mission vers eux», n'admettant qu'une «mission avec eux», au triple motif «que le Judaïsme est déjà le culte “du vrai et seul Dieu”», que l'Église ne «souhaite pas la conversion des Juifs, en tant que peuple, au christianisme», et qu'elle «croit que le Judaïsme, c'est-à-dire la réponse fidèle du peuple juif à l'alliance irrévocable de Dieu, est salvation pour lui, parce que Dieu est fidèle à ses promesses» – ce troisième motif étant une citation extraite d'une déclaration du cardinal Kasper, relative à Dominus Iesus. On comprend que l'interrogation du titre de l'article n'était que de pure rhétorique, et qu'on aurait pu tout aussi bien l'écrire à l'affirmatif: il ne sert de rien de vouloir convertir ceux qui sont déjà sauvés!

Certes, The Tablet n'est pas l'Osservatore Romano relativement à l'autorité de son contenu éditorial. Toutefois, le chapeau de l'article de Fisher revêtait ce dernier de l'accréditation de l'USCCB. Les opinions privées d'un fonctionnaire ecclésiastique devenaient, en quelque sorte, parole officielle de l'Église. Un sentiment qui allait être bien malheureusement confirmé, treize mois plus tard, très précisément le 12 août 2002, par un texte apparemment “officiel”, dont la partie catholique avait été entièrement rédigée par Eugène Fisher: Reflections on Covenant and Mission (Réflexions sur l'Alliance et la Mission). Ces Réflexions allaient provoquer de très vives réactions et susciter la première entrée en lice du poids lourd de la théologie américaine: le cardinal Avery Dulles…

À suivre.


1. Rabbinical Assembly, United Synagogue of Conservative Judaism, Central Conference of American Rabbis et Union of American Hebrew

 

 

Objections - 12 rue Saint-Joseph - 75002 Paris - 01.40.26.41.78

contact

Reprise des textes autorisée, aux conditions suivantes: En donner les coordonnées complètes (titre de la revue, de l'article, auteur et date). En cas de reprise sous forme électronique, placer un lien actif vers le site de la revue Objections - http://revue.objections.free.fr | Directeur de la publication: Guillaume de Tanoüarn | Edité par: Association pour la Diffusion de la Culture Chrétienne (A.D.C.C.) 22, rue Frémicourt - 75015 Paris | Numéro de commission paritaire: 0308 G 87723