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Parler d'amour…
Trois légendes de l'amour
Abbé G. de Tanoüarn
Objections - n°3 - février 2006

«Entre l'homme et l'amour, il y a la femme; entre l'homme et la femme, il y a un monde; entre l'homme et le monde, il y a un mur». Sous cette forme gaudriolesque, Jacques Lacan donne crédit à la grande idée qui traverse toute la culture occidentale selon laquelle «l'amour est impossible». Parler d'amour, c'est évoquer «l'inaccessible étoile» que chante Jacques Brel. Ou, comme dit Louis-Ferdinand Céline, c'est vouloir «mettre l'infini à la portée des caniches»…

Il n'y a pas plus antichrétien que ce prétendu constat d'impossibilité, quand on y réfléchit bien. C'est qu'il nous amène, que nous le voulions ou non, à envisager l'amour comme une légende… Légende le cœur de notre vie? Légende l'accomplissement de notre destin? Alors il n'y a plus qu'à tirer l'échelle…

Je voudrais décrire ici les trois grandes légendes de l'amour qui ont cours ou qui ont eu cours en Occident, avant de réfléchir, dans la ligne de la récente encyclique de Benoît XVI, sur ce que peut bien être l'amour en vérité… Vous trouverez aussi, en dernière page de ce numéro, un (tout) petit commencement d'analyse de l'encyclique Deus caritas


Pour savoir reconnaître l’amour tel qu’en lui-même, il importe, non pas forcément de le décrire (il est toujours un autre), mais surtout de le dissocier de ses caricatures…


L'amour-passion : de Tristan et Iseult à Hollywood

La première grande légende de l'amour a toujours cours aujourd'hui. Il s'agit de l'amour passion, chanté par les trouvères et les troubadours, qui supposait une véritable divinisation de l'être aimé. La “dame de beauté” était mise sur un piédestal et supposée y rester, pour entendre les chansons de l'amour. Dans un livre étonnant, L'amour et l'Occident(toujours disponible en collection de poche), Denis de Rougemont a bien montré que cet amour tout profane, cet amour humain sacralisé est d'origine religieuse. Disons mieux: d'origine chrétienne. L'interprétation spirituelle du Cantique des Cantiques, ce chant d'amour qui se trouve dans la Bible n'a pas peu contribué à une évolution extraordinaire des mentalités en ce domaine. Alors que saint Bernard, au XIIème siècle, médite, en termes parfois très crus, sur l'amour mystique et ses transports secrets, les lais et autres poèmes chantés exaltent la femme aimée comme le “saint Graal” de la quête existentielle.

Le sentiment devient la boussole qui cristallise les tendances les plus profondes de l'être… Représentatif de l'extension du domaine de l'amour, Jean Jacques Rousseau un peu plus tard ose écrire dans La nouvelle Héloïse: «Mon cœur est devenu pour ainsi dire l'organe de tous mes besoins ». Avec lui, la vérité se donne à cette conscience qu'il définit comme un «instinct divin », une divine impulsion - sublime élan ! Le Moi et son vouloir profond semblent devoir coïncider avec le Monde, pensera Schelling de son côté… La Passion représente non seulement le tout de l'individu mais elle se substitue à l'univers. En elle se trouve toute beauté, hors d'elle pure laideur. En elle se découvre tout bien, hors d'elle le mal. Les romans, dès le XVIIème siècle, ont popularisé ces personnages qui sont prêts à tout sacrifier à leur passion, confondant leur destinée avec la Carte du tendre. Au XIXème siècle, voyez Stendhal avec Julien ou Fabrice, Flaubert dans Madame Bovary, mais aussi Dominique de Fromentin ou Adolphe de Benjamin Constant.

Mais pourquoi donc parler de cet amour-passion comme d'une légende? Ne suis-je pas iconoclaste, encore aujourd'hui, ce faisant? Jean-Jacques Rousseau, qui fut le chantre de la passion, à la lisière de la modernité, avoue lui-même qu'il ne l'a jamais rencontrée:

«Dévoré du besoin d'aimer sans jamais l'avoir pu bien satisfaire, je me voyais atteindre les portes de la vieillesse, et mourir, sans jamais avoir vécu» écrit-il mélancolique, dans Les Confessions. Ce sentiment d'impuissance devant l'impossible est largement partagé durant tout le XIXème siècle. Le Suisse Amiel écrit un journal monumental pour tenter de se justifier: il a toute sa vie eut un culte pour l'éternel féminin mais n'a jamais su choisir une femme. Il l'avoue: il a aimé aimer, mais il n'a jamais aimé… quelqu'un. On pense à l'austère formule de Charles Maurras: «L'amour de l'amour tue l'amour».

Pessimisme? On peut se contenter de hausser les épaules, en murmurant : Passe muscade! Ce n'est plus de mon âge! On peut penser, tout près de nous, à certains chefs-d'œuvre d'Hollywood si “corrects” dans leur présentation du mythe, comme une phase nécessaire dans la vie d'un homme ou dans la vie d'une femme. On peut évoquer Scarlett O’Hara, en soupirant: Autant en emporte le vent !

Mais certains vont encore plus loin, ils prennent au sérieux cette énigmatique passion, ils boivent le calice jusqu'à la lie, ils réalisent que l'amour et la mort font excellent ménage. N'est-ce pas le message - tout récent - de l'allemand Patrick Süskind « sur l'amour et la mort». De Goethe à von Kleist, de Wagner à Byron, il décrit froidement le bal de l'amour et de la mort. Et il cite Stendhal, qui a expliqué, sans la moindre emphase, cette étrange attirance d'Eros pour Thanatos : « Le véritable amour rend la pensée de la mort fréquente, aisée, sans terreurs, un simple objet de comparaison, le prix que l'on donnerait pour bien des choses».

Oui, ce “véritable amour”, celui des amants de Marcel Carné dans Hôtel du Nord, est une légende puisqu'il a fui la réalité quotidienne dans l'instant paroxystique de la mort partagée… Il n'a pas pris le risque d'affronter le temps qui passe…


L'amour sous contrat : une ruse de la raison

Tout autre est l'amour bourgeois, celui qui s'est mis sous le célèbre “contrat de mariage”. Balzac en a rempli sa Comédie humaine; mais personne n'en a mieux tiré au clair les ressorts profonds, que ce “vertueux glaçon”, célibataire par choix et non par vertu, qu'était Emmanuel Kant. Dans sa Doctrine du droit, il aborde la question du point de vue de l'égalité des personnes. L'amour rend l'individu essentiellement inégal à ce qu'il aime, note implacablement « le vieux Chinois de Koenigsberg ». Aimer, à l'entendre, c'est fatalement déchoir. Il faut bien que la loi mette de l'ordre en tout cela ! « L'usage naturel qu'un sexe fait des organes sexuels de l'autre est une jouissance, par laquelle chaque partie se livre à l'autre. En cet acte l'homme fait de lui-même une chose, ce qui contredit au droit de l'humanité en sa propre personne. Cela n'est donc possible qu'à une condition : à savoir que tandis qu'une personne est acquise par l'autre comme une chose, la première acquiert ainsi l'autre réciproquement; elle se reconquiert ainsi elle-même et rétablit sa personnalité. Il s'ensuit que l'offre et l'acquisition d'un sexe pour la jouissance de l'autre ne sont pas seulement admissibles sous la condition du mariage, mais qu'elles ne sont possibles que sous cette unique condition»!

Unique condition de l'union: le contrat, par lequel chacun des partenaires peut faire valoir inconditionnellement à l'autre son désir, dans une égalité de droit à la domination et de devoir de soumission. Il faudrait des pages pour rendre la doctrine de Kant sur le mariage dans toutes ses nuances! Le moins que l'on puisse dire, c'est que ce luthérien fils de piétiste n'a aucune confiance en l'harmonie de la nature. Sans la construction juridique, sans la fiction volontariste de l'égalité absolue des personnes, le mal domine l'homme et l'amour n'est qu'un banal rapport de force.

Cet amour bourgeois, qui se veut avant tout légal, est malheureusement trop souvent un amour sous cellophane, bien emballé, adroitement conditionné, avec ce problème souvent que sous l'emballage… il n'y a rien.

Le vide d'une habitude. Cette ruse de la raison que l'on appelle le contrat aurait dû pérenniser l'élan des époux l'un vers l'autre; trop souvent, elle n'a fait que voiler la méfiance que l'on éprouve envers l'amour ou cacher son absence…


La légende unisexe

La théorie du “gender”, enseignée aujourd'hui dans les grandes universités américaines à l'instigation surtout du courant féministe extrêmement puissant là-bas, me semble l'aboutissement paroxystique des deux précédentes légendes de l'amour.

De quoi s'agit-il ? On prend prétexte de ce que le mot “sex” est ambigu en anglais, désignant aussi bien une catégorie d'individu que le rapport sexuel lui-même et l'on invente ce nouveau terme de “gender” pour lever (prétendument) l'ambiguïté, en réalité pour la porter à son comble. Judith Butler, leader du féminisme américain, explique très bien son combat sémantique: «Le genre est une construction culturelle; par conséquent, il n'est pas le résultat du sexe biologique (mâle/femelle) ; il n'est pas non plus “apparemment déterminé”, comme le sexe. Le genre est une catégorie libre d'attache, de sorte par exemple qu’homme et masculin pourraient aussi bien désigner un corps féminin qu'un corps masculin ; femme et féminin autant un corps masculin qu'un corps féminin». Science-fiction ? Non : réalité juridique incontournable. À travers la notion de “gender”, l'identité sexuelle n'est plus un donné de la nature mais une détermination volontaire de chacun. Du coup l'orientation sexuelle remplace le sexe… On n'est plus un homme ou une femme; on est “hétéro”, “homo”, “bi” ou “transsexuel”. Et puis on est “un homme”, on est “une femme” dans la mesure où on l'accepte.

Dans cette perspective, l'amour a définitivement rompu les amarres avec quelque ordre naturel que ce soit. On s'aime (homme ou femme) parce que l'on veut s'aimer. On ne s'aime plus lorsqu'on ne le veut plus.

Déjà la Passion amoureuse faisait bon marché de la personne aimée en tant que telle. Quant à la théorie du contrat de mariage, elle était fondée sur l'égalité absolue (l'identité) des personnes et des rapports interpersonnels. Désormais, le dernier pas est franchi vers l'indifférenciation des sexes. En principe au nom de la liberté de choix du “gender”. En réalité dans un mépris viscéral de la nature profonde de chacun, homme ou femme.

 

 

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