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Sommes-nous spirituels ou fébriles ?
Abbé Marc Guelfucci
Objections - n°2 - janvier 2006

Le 19 décembre 2005, le pape Benoît XVI a permis la promulgation de décrets de la Congrégation pour les Causes des saints. Ils reconnaissent 9 miracles obtenus par l’intercession de 4 religieuses et 5 prêtres, soit 9 vénérables dont 8 du XXe siècle. Ils constatent également 34 martyrs de la Guerre civile espagnole et proclament les vertus héroïques de 2 bienheureux et 6 serviteurs de Dieu.

C’est le cardinal préfet Saraiva Martins ou un évêque local qui présideront les béatifications décidées par le pape depuis que ce dernier est revenu sur l’innovation de 1971 du pape Paul VI lorsqu’il avait lui-même présidé la cérémonie de béatification du futur saint Maximilien Kolbe. De son vivant, le pape Jean-Paul II avait béatifié 1 338 chrétiens et en avait canonisé 482, alors que sur les quatre siècles précédents, seuls 302 saints et 1310 bienheureux avaient été reconnus. Benoît XVI a déjà béatifié 23 serviteurs de Dieu et canonisé 5 bienheureux, en huit mois de pontificat. Le 13 mai dernier, il avait annoncé l’ouverture du procès en béatification de Jean-Paul II, 42 jours après sa mort, dérogeant exceptionnellement aux cinq années de la règle canonique. Reste que ce sont encore très souvent des âmes consacrées. Toutefois, les saints qui nous entourent ne sont pas tous « canonisés », montrés en exemple. Nous aurons des surprises au ciel.

Ces chiffres ne sont pas d’ailleurs destinés à nous tourner la tête. Il prouve « mathématiquement » une vérité spirituelle maintenant assez familière et que certains ont prétendu redécouvrir. C’est l’appel universel à la sainteté, à l’adoration en esprit et en vérité du Père, qui a donné son Fils unique pour le salut du monde. Chacun est l’objet de l’amour de Dieu, l’ermite ou l’âme plongée dans les soucis quotidiens.

Un signe des temps…

Cependant, parmi les entraves et les obstacles à cette union intime qui dépasse la solidarité et la philanthropie, la peur de l’effort et la lâcheté laissent parfois la place à une application fiévreuse de trouver ce Dieu caché. Pour gravir les sommets de la sainteté, servir Dieu et son prochain, parvenir au don personnel qui unit à un Dieu personnel, Père, Fils, Saint-Esprit, des âmes inquiètes sont parties «en recherche».Mais cette recherche fiévreuse est un véritable piège pour les candidats à la sainteté. Le danger de s’éparpiller et de ne jamais trouver est constant. Dieu est la Sainte Trinité, la Simple Unité. Jésus parle ainsi: «Je vous bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre, de ce que vous avez caché ces choses aux sages et aux prudents, et les avez révélées aux simples… Toutes choses m'ont été remises par mon Père; et personne ne connaît le Fils, si ce n'est le Père, et personne ne connaît le Père, si ce n'est le Fils, et celui à qui le Fils aura bien voulu le révéler» (Mat. 11, v. 25-27). Or, n’est-il pas un signe des temps qu’un pieux laïque nous rappelle cette vérité avec profondeur?

C’est en effet René Girard qui nous offre ce morceau de bravoure en décrivant l’action de la grâce dans l’âme chrétienne dans son discours de réception à l’Académie Française le 16 décembre 2005. En décrivant la « soif de divin inextinguible » et les méandres spirituels de son prédécesseur au 37e siège de l’Académie, le Révérend Père Ambroise-Marie Carré (prêtre dominicain, aumônier des comédiens et des artistes, 1908-2004), il s’est montré un digne successeur de ce fauteuil traditionnellement réservé aux ecclésiastiques, de Bossuet à Daniélou en passant par Lacordaire.

… L’Académie Française n’en revient pas

De même que notre nouvel académicien a su discerner l’histoire originelle de l’affrontement entre les hommes pervers et les victimes expiatrices dont le Christ est l’icône, il décèle dans l’œuvre du Père Carré l’illumination «mystique » et simple du Dieu caché : «Un soir, dans la petite pièce qui me servait de chambre, je ressentis avec une force incroyable, ne laissant place à aucune hésitation, que j’étais aimé de Dieu et que la vie, [...] là devant moi, était un don merveilleux. Suffoqué de bonheur, je suis tombé à genoux». Il avait quatorze ans. Mais, plutôt que de vivre de cette vérité, il a recherché de nouvelles découvertes, de nouvelles révélations, désirant des contacts nouveaux en escaladant « un escalier pointé vers le ciel». Ne pas se contenter des vérités anciennes et éternelles, trop simples, mais rechercher des expériences nouvelles, ce fut l’utopie d’un grand nombre dans les années 60.

Le Père Carré « oubliait que, dans notre monde, les derniers mystiques sont des enfants ». Il oubliait que les paroles divines sont des choses cachées depuis la création du monde aux sages et aux intelligents mais révélées aux tout-petits… Toutefois, cette simplicité d’enfant ne doit pas être renversée par l’insatisfaction, le caprice et l’ingratitude. Le moine à la bure blanche dut affronter plus exigeant que lui, des « combattants juvéniles de la plus picrocholine de nos guerres, celle qui n’a jamais eu lieu et dont on dissimule pudiquement le non-être derrière une formule stéréotypée " les événements de mai 68 " ». Il s’était déjà interrogé sur l’expression « en recherche », très utilisée à l’époque « par les prêtres qui hésitaient indéfiniment entre l’Église et le monde… Avec le temps, la blancheur de sa robe devint emblématique de tout ce que le chaos post-conciliaire dilapidait, le sens du péché, l’engagement sans retour, l’amour du dogme catholique, le mépris des polémiques vaines. Pour s’assurer que ces vertus n’étaient pas mortes, les fidèles se tournaient volontiers vers ce bloc immaculé de marbre blanc, tels les Hébreux jadis vers le serpent d’airain ».

Le Père Carré finira donc par écarter ses faux désirs, et, sans trahir ses « aspirations mystiques », il va retrouver la simplicité de la présence divine dans l’action de grâce.

«Pendant les années de sécheresse et d’aridité, le père Carré se croyait abandonné à lui-même.

En réalité, c’était lui qui se détournait de Dieu en essayant dans son volontarisme moderne de se rapprocher de Lui par ses seuls efforts. Il était le vrai responsable du malheur dont il s’est cru frappé».

Ainsi donc, cet «humanisme sceptique » et le volontarisme moderne sont bien parmi les obstacles les plus subtiles contre la sainteté : vouloir opposer l’ancien au moderne, la simplicité au progrès sans limite, la tradition à l’évolution, la présence de Dieu à la recherche éperdue du divin.

 

 

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